La voix et la poésie du Tango
Les uniques et irremplaçables
Ces tangos qui possèdent quelque chose de particulier…
Ces versions qui, dès les premières notes, nous donnent simplement envie de les écouter encore et encore, toujours dans cette même interprétation.
Parce qu’il existe des interprétations que l’on ne cherche pas à remplacer : on les reconnaît, on les aime, et elles deviennent, à leur manière, uniques et irremplaçables.
Les uniques et irremplaçables
#1
Nunca tuvo Novio
Version : Orquesta Pedro Laurenz
Musique : Agustín Bardi
Paroles : Enrique Cadícamo
Je commence par ce tango parce qu’il y a eu des moments dans ma vie où je me suis reconnu dans son histoire.
Ce tango raconte l’histoire d’une femme qui a idéalisé l’amour, qui a attendu longtemps quelque chose qui n’est jamais venu. C’est un portrait mélancolique de la solitude, des rêves remis à plus tard, et de ce temps qui passe et qui, parfois, semble emporter avec lui les promesses que nous avions un jour cru possibles.
Et il y a quelques vers de cette poésie qui, tout particulièrement, me touchent le cœur :
Derrière la grande fenêtre,
alors que la bruine frappe la vitre,
avec tes yeux encore plus voilés de douleur,
tu rêves d’un paysage d’amour.
Nunca tuvo Novio
Pobre solterona te has quedado
Pauvre vieille fille, te voilà seule,
sin ilusión, sin fe…
sans illusion, sans espoir…
Tu corazón de angustias se ha enfermado,
ton cœur, accablé d’angoisses, s’est meurtri,
puesta de sol es hoy tu vida trunca.
et ta vie brisée n’est plus qu’un crépuscule.
Sigues como entonces, releyendo
Tu continues, comme autrefois, à relire
el novelón sentimental,
ce grand roman sentimental,
en el que una niña aguarda en vano
où une jeune fille attend en vain,
consumida por un mal de amor.
consumée par le mal d’aimer.
En la soledad
Dans la solitude
de tu pieza de soltera está el dolor.
de ta chambre de jeune fille, demeure la douleur.
Triste realidad
Triste réalité,
es el fin de tu jornada sin amor…
c’est la fin de ta route, sans amour…
Lloras y al llorar
Tu pleures, et tandis que tu pleures,
van las lágrimas temblando tu emoción;
les larmes tremblent au bord de ton émotion ;
en las hojas de tu viejo novelón
sur les pages de ton vieux roman sentimental,
te ves sin fuerza palpitar.
tu te regardes encore palpiter, sans plus de force.
Deja de llorar
Cesse de pleurer
por el príncipe soñado que no fue
pour ce prince tant rêvé qui jamais ne vint
junto a ti a volcar
près de toi pour répandre
el rimero melodioso de su voz.
le doux flot mélodieux de sa voix.
Tras el ventanal,
Derrière la grande fenêtre,
mientras pega la llovizna en el cristal
tandis que la fine pluie frappe la vitre,
con tus ojos más nublados de dolor
les yeux encore plus voilés de douleur,
soñás un paisaje de amor.
tu rêves d’un paysage d’amour.
Paroles non chantées
Nunca tuvo novio, ¡pobrecita!
Elle n’eut jamais d’amoureux, la pauvre petite !
¿Por qué el amor no fue a su jardin humilde de muchacha
Pourquoi l’amour n’est-il jamais venu dans son humble jardin de jeune fille
a reanimar las flores de sus años?
pour ranimer les fleurs de ses jeunes années ?
¡Yo, con mi montón de desengaños igual que vos,
Moi, avec mon lot de désillusions, tout comme toi,
vivo sin luz, sin una caricia venturosa
je vis sans lumière, sans une heureuse caresse
que haga olvidar mi cruz!
qui puisse me faire oublier ma croix !
LES UNIQUES ET IRREMPLAÇABLES
#2
QUÉ TE IMPORTA QUE TE LLORE 🎶
Orchestre Miguel Caló — 1942
Chanté par : Raúl Berón
Musique et paroles : Miguel Caló / Osmar Maderna
Un tango sur la perte
Un tango sur cet instant précis où une personne comprend qu’elle doit accepter une perte, mais qu’elle n’est pas encore prête à cesser d’aimer.
Laisse-moi croire que tu reviendras.
Il ne demande pas qu’elle revienne. Il demande simplement la permission de continuer à le croire, même si ce n’est qu’un mensonge.
Parce que parfois, lorsque l’amour prend fin, nous avons encore besoin d’un peu d’illusion pour pouvoir dire adieu.
Qu’importe que je te pleure
Il y a à la fois de la fierté, du reproche et de la résignation.
C’est comme s’il disait :
Tu n’es plus avec moi. Tu ne peux plus changer ce que je ressens. Alors, qu’est-ce que cela peut te faire que je pleure ? Laisse-moi pleurer mon amour.
Il ne lui demande pas de revenir. Il revendique presque le droit de continuer à ressentir.
Si mon château d’hier est resté en morceaux,
laisse-moi faire un Dieu avec ses débris.
Peut-être l’un des vers les plus extraordinaires.
Le « château d’hier » représente tout ce qu’ils ont construit ensemble : l’amour, les souvenirs, les rêves, leur histoire.
Mais ce château est désormais détruit.
Et il n’essaie pas de le reconstruire, parce qu’il sait qu’il ne le peut plus.
Il demande quelque chose de différent :
laisse-moi faire un Dieu avec ses débris.
S’il ne peut plus retrouver cet amour, il veut au moins transformer ce qu’il en reste en quelque chose de sacré.
Il accepte la perte, mais refuse que ce qu’il a vécu perde sa valeur.
Cette grande œuvre prend encore une autre dimension grâce au violon d’Enrique Mario Francini, qui se fond dans la voix de Raúl Berón.
Une combinaison parfaite, où chaque note semble dialoguer avec chaque mot : accompagnant, répondant et, parfois, exprimant ce que la voix n’a plus besoin de dire.
QUÉ TE IMPORTA QUE TE LLORE 🎶
Déjame mentir que volverás
Laisse-moi croire que tu reviendras,
que volverás con el ayer,
que tu reviendras avec notre passé,
con el ayer de nuestro sueño.
avec le passé de notre rêve.
Déjame esperarte, ¡nada más!,
Laisse-moi t’attendre, rien de plus,
ya que comprendo que esperar
puisque je comprends qu’attendre
es un pedazo de recuerdo,
c’est un morceau de souvenir,
sé que este dolor, es el dolor de comprender
je sais que cette douleur est celle de comprendre
que no puede ser esa esperanza
que cet espoir ne peut être,
que me ahoga.
cet espoir qui m’étouffe.
Déjame llorar, siempre llorar,
Laisse-moi pleurer, toujours pleurer,
y recordarte y esperar
me souvenir de toi, attendre encore,
al comprender que no vendrás.
en comprenant que tu ne viendras pas.
Qué te importa que te llore,
Qu’importe que je te pleure,
qué te importa que me mienta
qu’importe que je me mente,
si ha quedado roto mi castillo del ayer,
puisque mon château d’hier est désormais brisé,
déjame hacer un Dios con sus pedazos.
laisse-moi faire un Dieu avec ses morceaux.
Qué te importa lo que sufro,
Qu’importe ce que je souffre,
qué te importa lo que lloro…
qu’importe ce que je pleure…
si no puede ser aquel ayer de la ilusión,
puisque cet hier de nos illusions ne peut plus être,
déjame así llorando nuestro amor.
laisse-moi ainsi pleurer notre amour.
Parte de la letra no cantada
Partie des paroles non chantées
Mucho te esperé sin comprender,
Je t’ai longtemps attendu sans comprendre,
sin comprender por qué razón
sans comprendre pour quelle raison
te has alejado y no volviste.
tu t’es éloignée et que tu n’es pas revenue.
Mucho te esperé; fatal dolor
Je t’ai longtemps attendu ; quelle douleur terrible
de consumir la soledad
que de se consumer dans la solitude
en el calor de lo que fuiste.
dans la chaleur de ce que tu as été.
Debes indicarme qué camino continuar,
Tu dois m’indiquer quel chemin poursuivre,
ya que es imposible que se junten nuestras vidas.
puisqu’il est impossible que nos vies se retrouvent.
Déjame llorar, siempre llorar,
Laisse-moi pleurer, pleurer toujours,
¿no ves que ya ni sé qué hablar,
ne vois-tu pas que je ne sais même plus quoi dire,
ni qué mentir, ni qué esperar?
ni quoi inventer, ni quoi espérer ?
LES UNIQUES ET IRREMPLAÇABLES #3
DE BARRO
D’ARGILE
Bien que la version que l’on entend à la milonga soit celle de Troilo et Fiorentino, je choisis celle-ci parce que Goyeneche chante la poésie complète de ce tango et parce que je considère que la liberté d’interprétation que lui apporte Juanjo Domínguez à la guitare est unique et irremplaçable.
Paroles : Homero Manzi
Musique : Sebastián Piana
Année : 1943
L’album Historia de Oro, de Roberto « El Polaco » Goyeneche, paru en 1994, est essentiel : il réunit des interprétations en direct de la dernière période de sa carrière.
Juanjo Domínguez fut l’un des grands guitaristes du tango argentin. Virtuose, élégant et d’une immense sensibilité, il accompagna de grandes figures comme Goyeneche et laissa une empreinte profonde dans la guitare tanguera.
D’Argile est une réflexion sur la culpabilité, le repentir et la fragilité humaine.
C’est l’histoire d’un homme qui n’a pas su reconnaître ses propres erreurs et qui s’est même moqué de la souffrance de la femme qu’il aimait. Ce n’est qu’après l’avoir perdue qu’il comprend qu’il l’aimait véritablement.
La flaque devient alors un miroir dans lequel il contemple sa vie et retrouve les yeux de celle qu’il a perdue :
« Et il y a tes yeux bien-aimés
dans le miroir d’argile… »
L’argile symbolise la fragilité de tout ce qui semblait solide : le mépris, la rancœur, sa vie et son amour.
Trop tard, il comprend que la faute était la sienne. Il ne l’a pas appelée, ne l’a pas suivie et s’est moqué d’elle alors qu’elle souffrait.
Puis, dans la solitude de ses nuits, il cherche son image dans la fumée de sa cigarette.
Et il comprend enfin la vérité :
sa vie et son amour étaient fragiles.
Ils étaient d’argile.
DE BARRO → D’ARGILE
Estoy mirando mi vida
Je regarde ma vie
en el cristal de un charquito
dans le reflet d'une flaque d'eau
y pasan mientras medito
et passent, tandis que je médite,
las horas perdidas,
les heures perdues,
los sueños marchitos.
les rêves fanés.
Y están tus ojos queridos
Et il y a tes yeux tant aimés
en el espejo de barro,
dans le miroir d’argile,
fantasma de mi cigarro,
fantôme de ma cigarette,
reproche y olvido,
reproche et oubli,
condena y perdón.
condamnation et pardon.
Vuelven tus ojos lejanos
Tes yeux lointains reviennent
con el llanto de aquel día.
avec les larmes de ce jour-là.
Pensar que puse en tus manos
Penser que j’ai mis entre tes mains
una culpa que era mía.
une faute qui était la mienne.
Pensar que no te llamé
Penser que je ne t’ai pas appelée
y me alegré
et que je me suis réjoui
cuando tú estabas penando,
alors que tu souffrais,
pensar que no te seguí
penser que je ne t’ai pas suivie
y me reí
et que j’ai ri
cuando te fuiste llorando.
lorsque tu es partie en pleurant.
Y hoy que no vale mi vida
Et aujourd’hui que ma vie ne vaut rien,
ni este pucho del cigarro,
pas même ce mégot de cigarette,
recién sé que son de barro
je comprends enfin que sont d’argile
el desprecio y el rencor.
le mépris et la rancœur.
Así midiendo tu pena
Ainsi, mesurant ta peine,
noches y noches consumo
je consume des nuits et des nuits,
buscando ver en el humo
cherchant à voir dans la fumée
del pucho que fumo
de la cigarette que je fume
tu imagen serena.
ton image sereine.
Y al encontrarte perdida
Et lorsque je te retrouve, perdue,
entre cigarro y cigarro,
entre une cigarette et l’autre,
sé que todo fue de barro,
je sais que tout n’était qu’argile,
de barro mi vida,
d’argile, ma vie,
de barro mi amor.
d’argile, mon amour.